Bruit de fond
Ce qui me sauve, c’est la musique, la lecture et l’écriture. Surtout pas le web et encore moins ces ignobles « réseaux sociaux », véritables vecteurs de frustration, de haine et de ressentiment. Derrière les écrans, on crève de jalousie, on souffre à se comparer sans cesse aux autres, on se tue à vouloir ressembler à quelqu’un qu'on n'est pas. Plus viril. Plus attirant. Plus à l’aise. Moins fragile. Moins vulnérable. Moins humain en somme. Tout ça pour finir chez le psy et avaler des psychotropes pour endurer une existence en devenir perpétuel.
Un jour, nous devrons juger les personnes et les entreprises qui ont promu ces réseaux sociaux. Ce sont des criminels. Ils ont investi massivement pour développer des applications basées sur les failles les plus sensibles de la psyché humaine. Ils ont utilisé tous les leviers de la psychologie pour rendre les gens accrocs. Saturer le cerveau d'informations du matin au soir, transformer chaque individu en machine à liker, à scroller, à trier, à zapper, à filtrer. Encore une vidéo, juste une, pour un dernier shot de dopamine devant les facéties d’un chat ou d’un lapin, les muscles saillants du dernier gourou du fitness, ou les élucubrations d’un pseudo-coach en nutrition. Des algorithmes pour fidéliser jusqu’à l’addiction. Un univers virtuel entièrement dédié à la flatterie des instincts les plus vils. Des millions de gens prisonniers de leurs smartphones, qui se soumettent aux diktats des boîtes américaines et chinoises qui leur lavent le cortex. Une population servile, sous contrôle, prête à tuer père et mère pour un quart d’heure de gloire sur Youtube.
J’ai entamé la lecture de Mungo de Douglas Stuart, l’auteur qui avait signé le magnifique Shuggie Bain en 2020. Les thèmes et le décor sont assez semblables entre les deux romans : un jeune homme sensible qui se découvre homosexuel, une mère alcoolique, une famille dévastée et dysfonctionnelle, la pauvreté, la violence et l’intolérance d’une société rongée par la misère et le chômage, dans le Glasgow populaire des années 1990. Des bouquins qu’il ne faut pas lire si on est dépressif, mais qui transmettent des émotions et des sentiments qu’aucune séance de doomscrolling ne provoquera jamais.
Récemment, j’ai acheté une vieille machine à écrire électronique. L’objet est sublime : un vrai clavier agréable au toucher, un petit écran LCD d’une ligne, une poignée de transport et un logement pour le fil. Dès la mise en marche, et après avoir tapé cinq ou six lignes sur un papier immaculé, je réalise que j’avais oublié à quel point les machines de bureau d’il y a 40 ou 50 ans étaient bruyantes. Pour écrire de la fiction dans un vacarme pareil, il faut s’armer de boules Quies. Plus personne ne supporterait un tel bordel dans un open-space moderne. A côté, même les énormes claviers mécaniques de gaming sont des monuments de silence. C’est dire. Reste à savoir ce que je vais bien pouvoir écrire sur cette bécane Olivetti d’une autre époque. Ce qui est certain, c’est que je n’écrirai pas la nuit, à moins de voir débouler tous mes voisins sur le palier.
C’est la fête des mères aujourd’hui. Je n’appellerai personne. Hélas, depuis 15 ans, la ligne ne répond plus.