Vertiginal

Fétiche

Début mai, je suis allé la chercher à pied dans mon quartier, à 700 mètres de chez moi, chez une dame âgée qui l’avait mise en vente sur le Bon Coin. Une Olivetti ETP-540. Un modèle datant du début des années 1990, à l’époque où l’ordinateur était encore un luxe et l’Internet un obscur bidule américain. Je l’ai payée 40 €1. Sa propriétaire l’avait soigneusement emballée dans son carton d’origine muni d’une poignée, dans lequel figurait aussi le manuel d’utilisation et un ruban encreur neuf acheté chez Auchan pour 65 Francs2. Le câble électrique était soigneusement enroulé dans le compartiment prévu à cet effet, le clavier protégé par un capot amovible.

Mon Olivetti ETP-540 en parfait état

Depuis 4 mois, cette superbe machine à écrire électronique dort sous mon lit. Je l’ai testée dix minutes et je ne l’ai jamais réutilisée.

Ce n'est pas faute d'intention. Au moment de l'acheter, j'avais des projets. Écrire de la fiction dessus, des nouvelles peut-être, quelque chose qui ne ressemble pas à ce que je fais sur un écran. L'idée était romantique : le cliquetis des touches, le bruit du marteau, le retour chariot, le papier immaculé qui monte lentement. Une façon de ralentir, de rendre l'écriture physique, irréversible, incarnée.

Sauf que je ne l'ai pas utilisée.

La vraie raison, je crois, c'est que l'objet me suffit. Savoir qu'elle est là, sous le lit, disponible, prête à travailler, c'est une satisfaction incompréhensible. C'est la même logique que les carnets vierges que j'achète plus vite que je ne les remplis, ou les stylos qui attendent dans leur écrin que je trempe enfin leur plume dans le flacon d’encre. L'acquisition comme promesse. La possession comme projet différé. L’objet idéalisé, tel un fétiche.

Il y a aussi une peur, une appréhension. Celle de me retrouver face au clavier vintage et de n'avoir rien à dire. Ou pire : d'avoir quelque chose à dire et de mal l’écrire. Sur mon MacBook, j’efface, je corrige, je réécris sans que les stigmates de mes hésitations ou de mes maladresses ne restent visibles. Sur une machine à écrire, même électronique, chaque mot est définitif. Rien n’arrête la course du marteau qui percute le rouleau dans un vacarme anachronique. C’est une écriture beaucoup plus physique, concrète, intimidante.

Alors l’Olivetti m’attend. Elle est patiente. Elle a passé des années dans un grenier ou dans une cave, inerte, emmitouflée dans sa housse. Quand sa propriétaire décida de la jeter, une amie lui apprit que ces vieilles machines étaient recherchées par les collectionneurs. Qu’il valait peut-être mieux la revendre. C’est ce qui aura épargné à mon Olivetti de finir à la benne et de pouvoir continuer à exister à l’ère des IA génératives. Reste juste à son nouvel acquéreur à cesser de l’idolâtrer pour se mettre enfin au boulot… après avoir offert des boules Quiès à ses voisins !


  1. Symbole € qui ne figure d’ailleurs pas sur le clavier de cette machine.

  2. A l’époque, les articles étaient encore étiquetés dans les supermarchés…