Flex-office
Vous connaissiez déjà l’open-space : un élevage de salariés en batterie dans lequel chacun fait ce qu’il peut pour préserver sa concentration, sa quiétude et sa santé mentale pendant que son voisin d’en face est au téléphone et sa voisine d’à côté en pleine discussion sur la nouvelle politique RSE1 de l’entreprise.
Mais avez-vous récemment testé la version hardcore du « plateau ouvert » ? Après la période Covid-19, l’open-space classique s’est en effet mué en flex-office, la dernière innovation des gourous du management moderne. Désormais, les bureaux doivent ressembler à des réfectoires. Dans les tours de verre de la Défense et de Navarre, des tables de travail parfaitement identiques, anonymes, s’alignent sur des centaines de mètres-carrés, arborant des écrans bureautiques (généralement dégueulasses) accrochés à des bras articulés, avec juste un câble USB-C qui dépasse pour y brancher votre laptop.
Partout, des couleurs monotones, neutres, chiantes comme un show-room Ikea. Du gris, du beige, du blanc. De la moquette marron qui pue le chien mouillé même quand il ne pleut pas. Des espaces et des couloirs dans lesquels personne ne parvient à se repérer sans Google Maps. Et surtout, aucune décoration personnelle ! Pas de photos, pas de dessins d’enfants, pas de trophées de foot. Tout ce qui permettrait d’identifier l’emplacement d’un collègue ou de révéler sa passion pour les Lego Star Wars doit impérativement être stocké dans des « lockers » disposés le long des murs, tous fermés par un code à 4 chiffres ou un cadenas. Les appels et réunions Teams sont déportés dans des « boquettes »2 hideuses et tristes à pleurer, tapissées d’un revêtement insonorisant noir, et éclairées par une loupiote blafarde qui s’éteint automatiquement si vous restez immobile trop longtemps, vous obligeant à vous agiter frénétiquement toutes les 7 minutes pour rallumer.
L’humain, l’originalité, la singularité, la fantaisie, le plaisir de travailler (soyons fous), tout cela est balayé d’un revers de main néolibéral. Je suis même étonné que les employeurs n’aient pas pensé à embaucher d’anciens légionnaires comme chefs de plateau, autorisés à fouetter les salariés distraits ou récalcitrants, comme c’était le cas dans les galères romaines, afin de leur rappeler leur condition d’esclaves modernes sous Microsoft Copilot. Seul « exotisme » dans cet univers dystopique, le nom des salles de réunion emprunté à la géographie, au cinéma, à la chanson, à la faune ou à la flore.
— Sylvie, c’est où la réunion de présentation des indicateurs d’inclusion ?
— Au 3B, en salle Pink Floyd ou Tarantino, je ne sais plus.
— Ah bon, c’est pas au cinquième en Reine des neiges ?
— Non, elle est prise pour le kick-off du projet Acropolis.
Des dialogues qui peuvent alors prêter à sourire, au moins les premières semaines, et à condition que vous ne vous soyez pas déjà perdu dix fois dans l’aile 4C à chercher cette putain de machine à café en grains équitable du Guatemala.
Surtout, n’allez pas dire que vous préférez le télétravail, même dans votre cuisine. Car pour votre manager, le présentiel c’est sacré. Il vous en rappelle d’ailleurs le caractère obligatoire à chaque réunion hebdomadaire, persuadé que la passion pour votre bullshit job vous donne tous les matins l’envie irrépressible de vous taper 90 minutes de RER pour venir profiter d’un espace de travail plein à craquer qui rendrait dépressive une cohorte de pom-pom girls.
Maigre consolation, en ces temps de canicule, le flex-office est climatisé. Vous pourrez donc sodomiser les diptères3 sous Excel à la fraîche en attendant le burn-out. Merci patron !
je reviendrai ultérieurement sur ce concept de RSE, monument de vacuité et d’hypocrisie qui pullule dans les grandes entreprises.↩
argot corporate. Cabines de travail insonorisées pouvant accueillir 1 à 4 personnes, utilisées pour passer des appels ou effectuer des réunions en visio.↩
c’est quand même moins vulgaire qu’enculer les mouches.↩