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Flex-office

Photo de Bernd Dittrich sur Unsplash

Vous connaissiez dĂ©jĂ  l’open-space : un Ă©levage de salariĂ©s en batterie dans lequel chacun fait ce qu’il peut pour prĂ©server sa concentration, sa quiĂ©tude et sa santĂ© mentale pendant que son voisin d’en face est au tĂ©lĂ©phone et sa voisine d’à cĂŽtĂ© en pleine discussion sur la nouvelle politique RSE1 de l’entreprise.

Mais avez-vous rĂ©cemment testĂ© la version hardcore du « plateau ouvert » ? AprĂšs la pĂ©riode Covid-19, l’open-space classique s’est en effet muĂ© en flex-office, la derniĂšre innovation des gourous du management moderne. DĂ©sormais, les bureaux doivent ressembler Ă  des rĂ©fectoires. Dans les tours de verre de la DĂ©fense et de Navarre, des tables de travail parfaitement identiques, anonymes, s’alignent sur des centaines de mĂštres-carrĂ©s, arborant des Ă©crans bureautiques (gĂ©nĂ©ralement dĂ©gueulasses) accrochĂ©s Ă  des bras articulĂ©s, avec juste un cĂąble USB-C qui dĂ©passe pour y brancher votre laptop.

Partout, des couleurs monotones, neutres, chiantes comme un show-room Ikea.

Du gris, du beige, du blanc. De la moquette marron qui pue le chien mouillĂ© mĂȘme quand il ne pleut pas. Des espaces et des couloirs dans lesquels personne ne parvient Ă  se repĂ©rer sans Google Maps. Et surtout, aucune dĂ©coration personnelle ! Pas de photos, pas de dessins d’enfants, pas de trophĂ©es de foot. Tout ce qui permettrait d’identifier l’emplacement d’un collĂšgue ou de rĂ©vĂ©ler sa passion pour les Lego Star Wars doit impĂ©rativement ĂȘtre stockĂ© dans des « lockers » disposĂ©s le long des murs, tous fermĂ©s par un code Ă  4 chiffres ou un cadenas. Les appels et rĂ©unions Teams sont dĂ©portĂ©s dans des « boquettes »2 hideuses et tristes Ă  pleurer, tapissĂ©es d’un revĂȘtement insonorisant noir, et Ă©clairĂ©es par une loupiote blafarde qui s’éteint automatiquement si vous restez immobile trop longtemps, vous obligeant Ă  vous agiter frĂ©nĂ©tiquement toutes les 7 minutes pour rallumer.

L’humain, l’originalitĂ©, la singularitĂ©, la fantaisie, le plaisir de travailler (soyons fous), tout cela est balayĂ© d’un revers de main nĂ©olibĂ©ral.

Je suis mĂȘme Ă©tonnĂ© que les employeurs n’aient pas pensĂ© Ă  embaucher d’anciens lĂ©gionnaires comme chefs de plateau, autorisĂ©s Ă  fouetter les salariĂ©s distraits ou rĂ©calcitrants, comme c’était le cas dans les galĂšres romaines, afin de leur rappeler leur condition d’esclaves modernes sous Microsoft Copilot. Seul « exotisme » dans cet univers dystopique, le nom des salles de rĂ©union empruntĂ© Ă  la gĂ©ographie, au cinĂ©ma, Ă  la chanson, Ă  la faune ou Ă  la flore.

— Sylvie, c’est oĂč la rĂ©union de prĂ©sentation des indicateurs d’inclusion ?
— Au 3B, en salle Pink Floyd ou Tarantino, je ne sais plus.
— Ah bon, c’est pas au cinquiùme en Reine des neiges ?
— Non, elle est prise pour le kick-off du projet Acropolis.

Des dialogues qui peuvent alors prĂȘter Ă  sourire, au moins les premiĂšres semaines, et Ă  condition que vous ne vous soyez pas dĂ©jĂ  perdu dix fois dans l’aile 4C Ă  chercher cette putain de machine Ă  cafĂ© en grains Ă©quitable du Guatemala.

Surtout, n’allez pas dire que vous prĂ©fĂ©rez le tĂ©lĂ©travail, mĂȘme dans votre cuisine. Car pour votre manager, le prĂ©sentiel c’est sacrĂ©. Il vous en rappelle d’ailleurs le caractĂšre obligatoire Ă  chaque rĂ©union hebdomadaire, persuadĂ© que la passion pour votre bullshit job vous donne tous les matins l’envie irrĂ©pressible de vous taper 90 minutes de RER pour venir profiter d’un espace de travail plein Ă  craquer qui rendrait dĂ©pressive une cohorte de pom-pom girls.

Maigre consolation, en ces temps de canicule, le flex-office est climatisé. Vous pourrez donc sodomiser les diptÚres3 sous Excel à la fraßche en attendant le burn-out. Merci patron !


  1. je reviendrai ultĂ©rieurement sur ce concept de RSE, monument de vacuitĂ© et d’hypocrisie qui pullule dans les grandes entreprises.

  2. argot corporate. Cabines de travail insonorisées pouvant accueillir 1 à 4 personnes, utilisées pour passer des appels ou effectuer des réunions en visio.

  3. c’est quand mĂȘme moins vulgaire qu’enculer les mouches.