Vertiginal

Iuliana

Photo de Nejc Soklič sur Unsplash
9h54. RER B. Parc de Sceaux. Une femme d'origine roumaine monte dans le train avec sa petite fille de cinq ou six ans. Elles prennent place dans la rame peu frĂ©quentĂ©e Ă  cette heure, Ă  cĂŽtĂ© d'un homme en costume cravate plongĂ© dans la lecture des Echos. Le train roule, la femme sort une orange et une banane d'un sac en plastique. Elle tend l’un des fruits Ă  la petite fille. Elles se mettent Ă  manger en silence, en prenant soin de ne pas dĂ©ranger les autres voyageurs, en Ă©vitant de croiser les regards de pitiĂ© ou de dĂ©goĂ»t qui les dĂ©visagent. Car il faut bien avouer qu'elles ne sont pas trĂšs propres ces deux-lĂ , vĂȘtues de gros pulls trouĂ©s noirs de saletĂ©, et chaussĂ©es de souliers de fortune difformes et Ă©ventrĂ©s. Elles ne sentent pas trĂšs bon non plus. Heureusement, l'odeur de l'orange Ă©pluchĂ©e contribue Ă  masquer un peu les relents pestilentiels qu'elles diffusent sur cinq mĂštres autour de la banquette.

Bagneux. Le regard de la femme est vide, posĂ© sur sa fille. L'enfant s’agite un peu et fait tomber son doudou sur le sol caoutchouteux rĂ©pugnant du RER. Sa mĂšre le ramasse et grogne sur sa progĂ©niture dans une langue incomprĂ©hensible, probablement pour lui dire de faire attention Ă  son ours, que le train est sale et qu’elle doit rester sagement assise. Dans un rĂ©flexe absurde, elle frotte sa main crasseuse sur la tĂȘte du nounours comme pour le nettoyer, considĂ©rant peut-ĂȘtre que sa propre saletĂ© est plus "acceptable" que celle du train... La petite fille reprend sa peluche souillĂ©e et la serre contre elle.

Denfert-Rochereau. La fillette se lĂšve et s'approche du monsieur en costume. Elle tend sa main ouverte vers lui pour demander une petite piĂšce, quelque chose pour manger, dans un français approximatif dĂ©bitĂ© avec un accent d'Europe de l'Est Ă  couper au couteau. L'homme fait un signe de la tĂȘte, sans la regarder, pour lui notifier son refus. Elle passe alors au voyageur suivant.

La gamine semble s'amuser de cette situation oĂč elle doit rĂ©pĂ©ter la mĂȘme phrase Ă  toutes les personnes, la main tendue, avec un sourire espiĂšgle et l'insouciance des enfants de son Ăąge.

Elle est encore trop jeune pour comprendre dans quel bourbier ignoble elle se trouve. Seule sa mÚre sait ce qu'est la pauvreté, la clandestinité, la peur et surtout l'indifférence générale. Personne ne donnera une piÚce à la petite fille.

ChĂątelet-Les Halles. La femme se lĂšve et appelle sa progĂ©niture. Les gens s’activent brusquement, ramassent leur sac et se dirigent vers la sortie. La rame s'immobilise, les portes s'ouvrent. Sur le quai, c'est l'effervescence habituelle, il y a toujours du monde dans cette station, il fait sombre, un courant d’air glacial parvient jusqu’aux quais, chargĂ© d’une odeur improbable de pisse, d’égouts et d’huile de moteur. La Roumaine descend avec sa fille, elles traĂźnent les pieds comme si elles venaient de courir un marathon, leurs robes trop longues frottent contre le sol poussiĂ©reux, elles semblent perdues, ahuries, hĂ©bĂ©tĂ©es par le bruit strident des freins et des alarmes de fermeture des portes. Elles lĂšvent le nez pour tenter de dĂ©chiffrer les panneaux lumineux de la RATP, elles partent Ă  gauche, s’arrĂȘtent, puis repartent dans l’autre sens. Dans les yeux de Iuliana, toute la dĂ©tresse d'une mĂšre qui, plutĂŽt que de pouvoir amener sa fille Ă  l'Ă©cole ou au jardin d'enfant, est obligĂ©e de la trimballer de train en train, du RER B au RER A, Ă  travers toute la rĂ©gion parisienne, pour lui faire faire la manche.

Elle se dit que les gens auront peut-ĂȘtre plus de pitiĂ© pour son enfant que pour elle-mĂȘme. Elle espĂšre que dans ce monde Ă©goĂŻste et individualiste, une bonne Ăąme viendra Ă  leur secours.

Elle a encore, pour quelques jours peut-ĂȘtre, le sentiment d'appartenir Ă  la mĂȘme espĂšce humaine que tous ces gens affairĂ©s et pressĂ©s qui les bousculent pour ne pas rater leur train. Mais elle commence sĂ©rieusement Ă  en douter...

Elles s’engouffrent in extremis dans le RER A qui s’apprĂȘte Ă  partir sur le quai d’en face. Dans la prĂ©cipitation, l’ours en peluche glisse une nouvelle fois des bras de la fillette qui n’a plus le temps de le ramasser. Les portes se ferment, la rame expire puissamment en se mettant en marche. La petite Irina presse sa main sur la vitre en regardant d’un air rĂ©signĂ© son doudou tombĂ© juste au bord du marchepied. L’aspiration créée par le train le fait soudain disparaĂźtre sous les essieux.