Iuliana
Bagneux. Le regard de la femme est vide, posé sur sa fille. L'enfant s’agite un peu et fait tomber son doudou sur le sol caoutchouteux répugnant du RER. Sa mère le ramasse et grogne sur sa progéniture dans une langue incompréhensible, probablement pour lui dire de faire attention à son ours, que le train est sale et qu’elle doit rester sagement assise. Dans un réflexe absurde, elle frotte sa main crasseuse sur la tête du nounours comme pour le nettoyer, considérant peut-être que sa propre saleté est plus "acceptable" que celle du train... La petite fille reprend sa peluche souillée et la serre contre elle.
Denfert-Rochereau. La fillette se lève et s'approche du monsieur en costume. Elle tend sa main ouverte vers lui pour demander une petite pièce, quelque chose pour manger, dans un français approximatif débité avec un accent d'Europe de l'Est à couper au couteau. L'homme fait un signe de la tête, sans la regarder, pour lui notifier son refus. Elle passe alors au voyageur suivant.
La gamine semble s'amuser de cette situation où elle doit répéter la même phrase à toutes les personnes, la main tendue, avec un sourire espiègle et l'insouciance des enfants de son âge.
Elle est encore trop jeune pour comprendre dans quel bourbier ignoble elle se trouve. Seule sa mère sait ce qu'est la pauvreté, la clandestinité, la peur et surtout l'indifférence générale. Personne ne donnera une pièce à la petite fille.
Châtelet-Les Halles. La femme se lève et appelle sa progéniture. Les gens s’activent brusquement, ramassent leur sac et se dirigent vers la sortie. La rame s'immobilise, les portes s'ouvrent. Sur le quai, c'est l'effervescence habituelle, il y a toujours du monde dans cette station, il fait sombre, un courant d’air glacial parvient jusqu’aux quais, chargé d’une odeur improbable de pisse, d’égouts et d’huile de moteur. La Roumaine descend avec sa fille, elles traînent les pieds comme si elles venaient de courir un marathon, leurs robes trop longues frottent contre le sol poussiéreux, elles semblent perdues, ahuries, hébétées par le bruit strident des freins et des alarmes de fermeture des portes. Elles lèvent le nez pour tenter de déchiffrer les panneaux lumineux de la RATP, elles partent à gauche, s’arrêtent, puis repartent dans l’autre sens. Dans les yeux de Iuliana, toute la détresse d'une mère qui, plutôt que de pouvoir amener sa fille à l'école ou au jardin d'enfant, est obligée de la trimballer de train en train, du RER B au RER A, à travers toute la région parisienne, pour lui faire faire la manche.
Elle se dit que les gens auront peut-être plus de pitié pour son enfant que pour elle-même. Elle espère que dans ce monde égoïste et individualiste, une bonne âme viendra à leur secours.
Elle a encore, pour quelques jours peut-être, le sentiment d'appartenir à la même espèce humaine que tous ces gens affairés et pressés qui les bousculent pour ne pas rater leur train. Mais elle commence sérieusement à en douter...
Elles s’engouffrent in extremis dans le RER A qui s’apprête à partir sur le quai d’en face. Dans la précipitation, l’ours en peluche glisse une nouvelle fois des bras de la fillette qui n’a plus le temps de le ramasser. Les portes se ferment, la rame expire puissamment en se mettant en marche. La petite Irina presse sa main sur la vitre en regardant d’un air résigné son doudou tombé juste au bord du marchepied. L’aspiration créée par le train le fait soudain disparaître sous les essieux.