La Défense
Nul doute qu'il travaille ici, dans l'une de ces immenses tours de verre, érigées vers le ciel comme autant de preuves matérielles de notre indiscutable supériorité à nous, les chanceux couillons qui vivent dans un pays riche. Une richesse qui nous permet, soi-disant, d'être en bonne santé, heureux, épanouis et fiers. Mais alors pourquoi a-t-il l'air si triste, si vide, si indifférent mon joli costard-cravate ? Et pourquoi, dans cette longue cohorte, je ne vois que des gens qui font la gueule et qui ont l'air malheureux ? Pourquoi ne sont-ils pas plus enthousiastes à l'idée d'aller travailler dans l'un de ces magnifiques bureaux minimalistes, décorés par les derniers puristes du design d’intérieur, avec du mobilier bois-aluminium, des cloisons vert anis et des machines à boissons qui servent des cafés issus du commerce équitable ? Se peut-il qu'ils n'aient pas envie, ces sales gosses de la génération Y, de se retrouver dans une énième réunion de brainstorming passionnante à comparer leurs indicateurs de performance, à évaluer l’efficience de la synergie de leurs équipes ou à disserter sur les mesures à mettre en place pour renforcer l'Excellence Opérationnelle de leurs unités et, ce faisant, d'augmenter de façon significative le taux de satisfaction de leur clientèle (respirez) ?
N'est-ce pourtant pas merveilleux de gagner trois ou quatre mille euros par mois dans un grand groupe international bourré de pognon, dont l'activité principale consiste, grosso modo, à appauvrir et affamer les trois quarts de la population mondiale pour que le dernier quart puisse crever de dépression et de cholestérol ? Et n’est-ce pas le Nirvana de faire tout ça sur le dernier MacBook Pro à la mode, à grand renfort de diagrammes circulaires Excel et de présentations Powerpoint siglés comme des slips Calvin Klein ?
Combien de temps nous faudra-t-il pour comprendre que « l’avenir » que nous contribuons à construire chaque jour n'engendre que souffrance et misère, ici et là bas ? Qu'il ne reste plus beaucoup de temps avant que cette belle planète verte et bleue ne devienne un caillou stérile gris souris ? Et surtout, que tout le baratin libéral consistant à faire croire aux masses abruties de TV et d'Internet qu'il leur suffit d'entasser du pognon et des biens pour s'assurer une vie heureuse, n'est qu'une immense supercherie, organisée par une poignée d'enfoirés qui bouffent sur notre cul depuis des décennies ? Si c'est ça le bonheur, alors pourquoi est-ce qu'on ingurgite des antidépresseurs et des anxiolytiques comme si c'était des Tic-Tac ? Va-t-on continuer longtemps à faire les autruches en se disant que la crise est derrière nous et que demain tout ira mieux ?
En attendant, et pendant que je m'agace à la rédaction de ce billet, mon joli cadre trentenaire rongé par le bore-out est probablement en train de déjeuner un bon steak aux antibiotiques à la cantine, entouré de jeunes prodiges « corporate » qui vont, comme lui, passer quarante ans à sodomiser les diptères en tant que chargés de mission du process digital, tout en rêvant secrètement d’acheter une fromagerie, un bar à tapas ou un foodtruck. A moins qu'il ait décidé, dans un élan de courage, d'aller soulever de la fonte dans l'un de ces clubs de fitness stérilisés où il va s'échiner, au milieu de ses confrères, à se sculpter les abdos et les biceps, afin de ressembler au mâle moderne intégralement épilé qui pose, tous pectoraux dehors, en couverture de Men's Health, le magazine des winners.