La Faune
Dans le grand cirque du petit monde formaté de l’entreprise, quelques portraits-robots au vitriol des spécimen que vous pourriez croiser.
Vous venez d’être embauché(e) dans une grosse boîte en tant que salarié(e), prestataire ou stagiaire. Avant de vous aventurer seul(e) dans les couloirs ou, pire, à la machine à café, prenez quelques minutes pour découvrir les profils-types de la faune « corporate » qui peuple votre nouvel environnement.
La pimbêche de la com’. Sa vie est une urgence perpétuelle, une suite interminable de réunions et de rendez-vous de la plus haute importance. Elle arpente les couloirs au pas de course, quatorze fois par jour, avec son MacBook Pro sous le bras et son iPhone en bandoulière (serrez prudemment votre droite si vous la croisez), l’air grave et absorbé, pour bien montrer aux “connasses du secrétariat” qu’elle est overbookée, elle. Débitant un jargon technocrate incompréhensible ponctué d’acronymes et d’anglicismes à la mode comme ASAP, kick-off meeting et onboarding, elle connait la norme ISO 14001 par coeur et rédige des fiches de non-conformité dès qu’une ampoule grille dans les toilettes. Elle fréquente un espace de coworking un jour par semaine pour avoir le temps de traiter son “back-office” sans être dérangée, tout en se frottant aux dernières tendances du freelancing. Elle se lève à 4h30 tous les matins, pratique le fasting, ne se douche qu’à l’eau froide, tient un bullet journal et mange des repas en poudre avant d’aller au Crossfit.
Le commercial ambitieux. Il occupe le seul bureau fermé au milieu de l’open-space. Diplômé d’un BTS commerce obtenu avec 10,12 de moyenne, c’est le superviseur adjoint du “plateau téléphonique”, à 1823,03€ bruts mensuels. Fier comme un coq sur son tas de fumier, il est toujours tiré à quatre épingles (chemise extra slim fit, costume cintré, Stan Smith aux pieds) même si ses ambitions de se saper en Dior-Weston ont été revues à la baisse (Devred-André), faute de salaire compatible. Il se retourne tous les jours sur le cul de la pimbêche corporate (avec la discrétion d’un éléphant dans un magasin de porcelaine), passe toutes ses pauses méridiennes à soulever de la fonte chez Fitness Park (lundi les bras, mardi les pecs, jeudi le dos, vendredi les cuisses), et roule en 208 GT Puretech. Avec ses 3542 contacts sur LinkedIn, il espère bien devenir Directeur commercial en BMW dès qu’un “chasseur de têtes” aura repéré son profil.
Le comptable divorcé. Depuis quinze ans qu’il est rentré dans la boîte, personne (même pas lui) ne sait réellement quel poste il occupe et en quoi consiste son travail. Aux dernières nouvelles, il traînait à l’étage des comptables… Peu importe, de toute façon, il ne parle que de son divorce, de son ex-femme “complètement tarée”, des frais d’avocat, des audiences chez le juge, du futur partage des biens. Si vous avez le malheur de le croiser à la machine à café, prévoyez au moins une demi-heure à l’entendre gémir sur le vide abyssal de sa vie sexuelle, à moins qu’il ne vous fasse lire, sur son Whatsapp, l’intégralité de sa dernière conversation avec cette “salope qui va le rendre chèvre”. Au bout de six mois passés avec lui devant le distributeur, vous pourrez écrire “le divorce pour les Nuls” en 600 pages, vous serez devenu(e), malgré vous, le Tolkien de la prestation compensatoire et de la garde alternée.
Le syndicaliste en pré-retraite. Reconnaissable au fait qu’il tutoie absolument tout le monde même lors d’un premier contact, ce « camarade » en voie d’extinction ne se retrouve plus guère que dans les grosses boîtes publiques type SNCF, EDF ou La Poste. Son bureau, véritable musée des luttes sociales, est décoré de photos de grèves et de manifestations, ses armoires remplies de casquettes, t-shirts, banderoles, sifflets et autres “produits dérivés” siglés CGT. La bouteille de pastis, les Pringles saveur merguez et les gobelets en plastique sont cachés dans le faux plancher, à l’abri des regards du “management castrateur”. Il travaille sur un ordinateur portable Lenovo de trois kilos sous Windows 7, ceux que le patron a récupéré à la compta fin 2014 pour les offrir généreusement aux délégués du personnel. Si au bout de trois mois de présence dans l’entreprise, vous n’avez pas pris votre carte syndicale chez lui, il vous taxera d’être un(e) sale fils (fille) de bourgeois à la solde du grand Capital et vous ne serez pas invité(e) à son pot de départ. Dommage pour les Pringles…
La dépressive du service RH. Pour elle, tout est nul. Son boulot, son employeur, son salaire, les dossiers qu’on lui confie, les cons avec qui elle bosse, bref toute sa vie professionnelle (et, conséquemment, une grande partie de sa vie privée). Engluée dans la routine, pourfendeuse de la culture corporate, rebelle contrariée, elle passe ses journées à attendre qu’un mail tombe dans sa messagerie Outlook pour s’apercevoir, au comble du désespoir, qu’il ne s’agit que d’un tract syndical. Elle parle sans arrêt de changer de poste, de demander sa mut’, de démissionner, d’envoyer chier son « N+1 » mais elle est toujours assise sur la même chaise depuis son embauche en 2002. Rongée par l’aigreur et l’immobilisme, la moindre manifestation de joie ou d’enthousiasme de la part de ses collègues l’exaspère au plus haut point. D’ailleurs, elle ne participe plus aux “pots” depuis longtemps, reste enfermée toute la journée entre ses quatre murs et voue aux gémonies ses “managers” qui, selon elle, ont contribué à lui voler la brillante carrière à laquelle elle aspirait.
Le geek de la DSI. Avec ses jeans Patagonia, ses t-shirts Airism Uniqlo, ses lunettes façon inspecteur Derrick et ses odeurs de transpiration, le geek du service informatique ne passe pas inaperçu. Incapable de pisser droit ou de brosser la cuvette des toilettes après la grosse commission, il est la terreur du personnel d’entretien et justifie à lui seul la présence d’un membre du CHSCT sur son site. Coiffé avec un pétard, il passe ses journées sur Github et ses nuits sur Pornhub, devant ses trois moniteurs 27 pouces décorés d’un fond d’écran Star Wars. Lors des déjeuners de service au restaurant, il emporte ses restes dans une serviette en papier “parce ce que ça lui fera son repas de ce soir”. Sa vie sociale se résume en général à disserter, sur Reddit ou Discord, de la supériorité des puces graphiques nVidia sur celles d’AMD. Si vous voulez vous en faire un ami (c’est vous qui voyez), dites-lui que vous adorez Android et Linux.
Bienvenue à vous dans le monde merveilleux de l’entreprise et surtout bonne chance !