Vertiginal

Non-fêter

J’ai décidé de ne pas fêter mes 50 ans avec ma famille ou mes amis. Fin septembre, à l’heure de passer le cap du demi-siècle, je partirai seul dans une ville que je ne connais pas et j’y passerai une semaine complète. Mon choix s’est porté sur Nancy. Je me rendrai là-bas en TGV, un long voyage de dix heures qui fait partie de l’expérience. J’ai réservé une magnifique suite de prestige près de la place Stanislas, soixante mètres carrés rien que pour moi.

Pourquoi partir seul alors que je suis déjà suffisamment isolé dans ma vie professionnelle, amicale et familiale ? Bonne question. Peut-être parce que cet anniversaire me fait peur. Peut-être parce que je n’ai pas envie d’inviter des gens qui, au fond, se foutent royalement de ma vie. J’étais un gamin solitaire, un adolescent « no life », je suis finalement un homme seul. Cette solitude m’a toujours accompagné, à toutes les périodes de ma vie. Dans mon entourage immédiat, cette escapade en solo interroge. Quelle personne saine d’esprit choisit de « non-fêter » ses 50 ans tout seul ? Il faut être psychopathe ou en prison. Ou marginal.

J’ai quand même annoncé à David où je partais. Il n’a opposé aucune objection, il ne m’a jamais interdit quoi que ce soit. J’ignore si c’est bon signe. A-t-il peur de me contrarier ? Suis-je à ce point imprévisible qu’il préfère ne pas me contredire ? Je pense qu’il comprend. Parce que finalement, nous avons ce trait de caractère en commun. Nous aimons être seuls. Nous aimons notre indépendance, notre paix, notre monde intérieur, nos livres, nos bureaux, nos chambres respectives. Malgré le fait que nous vivions ensemble depuis seize ans, nous passons peu de moments ensemble. Les repas en général. Le reste du temps, nous sommes occupés chacun de notre côté. Il sort seul, je me balade seul. Nous ne dormons pas ensemble non plus.


Météo France annonce une nouvelle vague de chaleur, la deuxième de l’année alors que nous sommes seulement à la mi-juin. Fin mai, la canicule nous avait surpris par son intensité et sa durée, inédites à cette période de printemps. Hormis installer la climatisation, nous n’avons pas de solutions. Nous nous dirigeons lentement mais sûrement vers des étés à 45 voire 50 degrés en ville. Les gouvernements passent et aucune mesure sérieuse n’est prise. Certains peuples élisent même des climatosceptiques qui encouragent les forages pétroliers et l’exploitation du gaz de schiste. On va droit dans le mur en appuyant encore sur l’accélérateur.


De retour de mon déplacement à Paris, la semaine a été globalement agréable. A part Nicolas que je trouve de plus en plus distant avec moi, les autres collègues ont été sympas et accueillants. J’ai presque réussi à stabiliser mes humeurs, même si je reste en proie aux ruminations. En ce moment, j’ai toujours envie d’acheter quelque chose. Du parfum, des chaussures, des lunettes de soleil, un maillot de bain, des écouteurs, un énième carnet, un nouveau stylo, bref c’est sans fin. Une fièvre acheteuse qui ne parvient pas à combler le vide intérieur. Aucun antidépresseur ne soigne ça, la Sertraline ne fait pas de miracles et le bonheur n’est pas prescrit sur ordonnance.


Dans un mois, les vacances. Trois semaines, ce n’est pas énorme, mais c’est déjà ça. Il me tarde de sortir de la roue du hamster, de faire ma valise, de charger la voiture et de prendre la route. De changer d’air. J’emporterai mon marasme avec moi, au bord de la piscine, avec mon beau maillot de bain.